Un article de presse, 1200 partages sur Facebook, et une certitude qui s'installe : « ça peut vraiment marcher ». C'est ce moment-là que Thibaud Dufour retient comme le vrai point de bascule. Depuis Rouen, ce fonctionnaire territorial en disponibilité a lancé en 2022 Prime Time, un concept de loisir qui n'a, dit-il, aucun équivalent sur le marché français. Aujourd'hui, l'entreprise revendique 2700 avis cinq étoiles sur Google et vise une trentaine d'implantations dans les prochaines années.
Sotteville-lès-Rouen, une famille syndicaliste
Thibaud Dufour a grandi à Sotteville-lès-Rouen, dans une famille recomposée de deux frères et deux sœurs. Un cadre qui a façonné son rapport au travail bien avant l'idée de Prime Time. « Importante car j'ai grandi dans une famille syndicaliste et engagée politiquement », résume-t-il quand on l'interroge sur l'influence familiale. À l'école, il se décrit sans détour, avec l'humour qui traverse toute l'interview : « Bon élève, avec des facilités car je suis un génie ».
Avant Prime Time, il n'y a pas de succession de business plans ratés ni de fibre entrepreneuriale précoce. Il y a un fonctionnaire, en poste depuis 2010, responsable d'un service enfance jeunesse et d'une dizaine d'agents. Une carrière stable, loin des paillettes du loisir. « J'ai toujours été créatif, et ma première expérience professionnelle m'a permis d'appréhender le monde pro et me lancer », explique-t-il. Aujourd'hui en disponibilité depuis quatre ans, il se définit, une fois la carte de visite rangée, comme « quelqu'un de loyal, drôle (du moins j'espère) et un papa d'une petite fille de 9 ans qui me comble de bonheur ».
Une expérience de vie imprévue
Prime Time ne naît pas d'un tableau Excel. Il naît d'un choc personnel. « Le déclic a été une expérience de vie imprévue, qui m'a poussé à vouloir prendre un nouveau départ, qui a abouti à la création du Prime Time », raconte Thibaud Dufour, sans s'étendre davantage sur cet épisode intime. Ce nouveau départ, il le construit autour d'un secteur qu'il connaît mal professionnellement mais qu'il observe depuis longtemps : le loisir.
Son constat est simple, presque provocateur envers les acteurs déjà installés. « J'ai toujours été attiré par le loisir, et je pense qu'il y a encore fort à faire dans ce domaine, d'autant que la plupart qui lance des concepts ne sont pas issus du loisir, donc ne proposent pas, à mon sens, une réponse à une réelle demande. » Le besoin qu'il identifie n'est pas matériel, il est humain : la rencontre, la découverte des autres. L'opportunité, elle, tient en une phrase : aucune offre comparable sur le marché.
Dix mille euros et un test grandeur nature
Avant d'ouvrir, Thibaud Dufour ne se contente pas d'une intuition. Il teste, en conditions réelles, avec du matériel encore approximatif, sur plusieurs publics différents. Une manière de vérifier que l'idée tient debout avant d'y engager de l'argent. Financièrement, le pari reste mesuré : « Pas grand chose en réalité, à part 10k€ de matériel et travaux », précise-t-il, loin des levées de fonds spectaculaires qu'on associe souvent aux success stories entrepreneuriales.
Le vrai signal, celui qui transforme un pari personnel en projet crédible, arrive avec la presse. Un premier article consacré au Prime Time circule, et le chiffre surprend tout le monde. « Quand le premier article publié que le Prime Time a fait 1200 partages sur Facebook », répond-il sans hésiter à la question du moment où il a senti que ça pouvait marcher. Pour un concept encore jeune, sans notoriété installée, ce chiffre agit comme une validation publique.
Le logiciel payé trop tôt
Le parcours n'est pas linéaire pour autant. Interrogé sur la période la plus difficile, Thibaud Dufour minimise volontiers, préférant parler de « l'actuelle liée au développement », qu'il qualifie de « vrai tournant » pour lui. Mais une erreur, en particulier, revient avec une franchise rare pour un dirigeant qui raconte son parcours.
« D'avoir payé le développement du logiciel avant son démarrage. J'ai tendance à me lancer très vite sans prendre de recul. »
Cette leçon, il ne la balaie pas. Il l'assume comme un trait de caractère à surveiller plutôt qu'un accident isolé. Pour compenser le coup financier, il a misé sur ce qui fonctionnait déjà : « J'ai compensé par la bonne fréquentation. » Une réponse pragmatique, sans dramatisation, cohérente avec un homme qui affirme n'avoir jamais envisagé d'arrêter, malgré les turbulences.
Ces épisodes ont surtout changé sa méthode. Plutôt que de foncer seul, il observe désormais davantage ceux qui l'entourent. « J'apprends beaucoup des autres, je regarde comment les entrepreneurs réagissent, se positionnent. J'essaie de m'inspirer un maximum. » Et s'il devait résumer le conseil qu'il aurait aimé recevoir avant de se lancer, il n'a pas besoin de chercher longtemps.
« Apprends à négocier. »
Jusqu'à 50 joueurs, tous publics
Concrètement, Prime Time propose un divertissement pensé pour l'humain avant tout, vendu clé en main pour des formats de 4, 6 ou 8 équipes. Le format à 8 équipes est celui que Thibaud Dufour souhaite particulièrement développer dans les mois à venir. Sa clientèle se répartit entre entreprises, qui viennent chercher des séminaires, du team building ou des temps de cohésion, et particuliers, pour des privatisations d'anniversaires, EVJF, cousinades, ou pour affronter des équipes qu'ils ne connaissent pas encore.
La méthode de travail tient en trois étapes qu'il résume sans détour : « On installe, on forme (jeu, réservation, promo) et on suit. » Le bénéfice pour ses clients, lui, se mesure en capacité d'accueil et en inclusivité. Prime Time peut recevoir jusqu'à 50 joueurs sans souci, s'adresse à tous les publics, jeunes, anciens, personnes en situation de handicap ou blessées, et intègre la restauration pendant le jeu.
Pour illustrer son client idéal, Thibaud Dufour décrit un profil précis : un entrepreneur qui veut travailler seul et qui n'est pas gêné par le contact avec le public. Face à lui, le problème est simple, l'absence de concept, et la réponse tient en plusieurs étapes concrètes : aide à la recherche du local, formation au concept, aménagement de l'espace, accompagnement au lancement. Le résultat espéré, il le formule sans détour : « Un client amoureux de nous. »
Une expérience qu'aucun concurrent n'a encore copiée
Sur un marché où d'autres concepts existent, Thibaud Dufour défend une différence qu'il juge structurelle plutôt que cosmétique. « Personne ne propose la même chose sur le marché », affirme-t-il, en pointant deux écarts précis : les conditions d'espace, donc tarifaires, et l'expérience client, qu'il chiffre à 2700 avis cinq étoiles sur Google. Ce qui distingue vraiment Prime Time, selon lui, c'est le facteur humain que beaucoup d'investisseurs évitent par prudence. « C'est un format animé, le RH fait peur à l'investisseur, mais fait la différence pour l'expérience client. »
Cette dynamique du jeu, portée par des animateurs formés, est justement ce qu'il estime le plus difficile à copier : reproduire l'expérience exigerait un cahier des charges d'une précision rare. Ses meilleurs clients restent fidèles pour une raison simple, dit-il : ils obtiennent ce qu'ils sont venus chercher, et l'expérience se renouvelle indéfiniment puisque c'est l'humain, non le décor, qui est au cœur du jeu.
La phrase qui revient le plus souvent chez ses clients, il ne se l'attribuerait pas lui-même. « Ça n'est pas une franchise ? C'est fou que personne n'ait pensé à créer ce format », lui dit-on régulièrement, entre étonnement et compliment.
Trente Prime Time et une V2
Sur la preuve la plus difficile à obtenir, faire connaître le concept, Thibaud Dufour reste lucide : c'était le problème au départ, et « c'est toujours le souci actuel ». Il a tenté des vidéos décalées sur Instagram, avec un résultat qui le fait sourire plus qu'il ne le rassure sur les chiffres : « Ça m'a amusé de les faire, et ça a amusé mes amis. Sinon pas grand chose. » La fierté, elle, se loge ailleurs, dans l'unanimité des avis clients, bien plus révélatrice à ses yeux que n'importe quelle campagne marketing.
L'ambition, désormais, est claire : dupliquer le modèle. « J'aimerais avoir une trentaine de Prime Time, qui proposent déjà une V2 », projette-t-il pour les trois à cinq prochaines années. Pour y arriver, il sait qu'il lui manque des compétences qu'il n'a pas en interne, notamment en réseau, communication et programmation, et cherche des partenaires capables de les apporter. Une seule ligne rouge dans cette croissance annoncée : garder « la main sur le développement du concept ».
Le profil qu'il espère croiser aujourd'hui n'est pas un investisseur classique, mais « des entrepreneurs qui croient fortement à l'humain dans le loisir ». Plus précisément, il s'adresse à celles et ceux qui aiment le loisir, veulent se lancer seuls, et ont le courage de tenter le format clé en main qu'il a développé depuis Rouen. Quant à la rencontre qui changerait vraiment la donne, elle prend, chez lui, une forme presque potache : « Arthur pour qu'il crée le format TV. »
Au-delà du chiffre d'affaires, Thibaud Dufour formule une ambition qui dépasse Prime Time lui-même. Dans dix ans, il voudrait que cette aventure lancée après un pari à 10 000 euros et un article partagé 1200 fois « puisse inspirer des jeunes entrepreneurs ». Une manière de dire que l'histoire, pour lui, ne se mesure pas seulement en implantations, mais en vocations qu'elle aura suscitées.




